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Max Rouquette, disparition d’une grande figure de la littérature occitane

dimenge 26 de junh de 2005

Max Rouquette, disparition d’une grande figure de la littérature occitane

Voici un article de Marie-Jeanne Verny qui enseigne la littérature occitane à l’université Paul Valéry. Elle rend hommage à un grand monsieur de la littérature d’oc moderne: Max Rouquette. Cet article est écrit pour le journal: L’Humanité.

Quelques semaines après Bernard Manciet, Max Rouquette, à son tour, nous a quittés à l’âge de 97 ans... Jusqu’à la fin de ses jours il aura gardé l’esprit, l’humour, l’élégance de la parole, en occitan comme en français, signes d’une lucidité intellectuelle sans faille.

Max Rouquette est né le 8 décembre 1908 à Argelliers, entre Montpellier et le causse du Larzac. Médecin, il a passé l’essentiel de son existence dans ce paysage de garrigues et de vignes et à Montpellier, où il s’est éteint vendredi 24 juillet. Il nous laisse une oeuvre immense, encore en cours de publication car Max Rouquette a écrit jusqu’à son dernier souffle. Une oeuvre qui, parce qu’écrite en occitan, dans une langue minorée, n’a eu une reconnaissance aussi partielle que tardive, après les premières traductions françaises - Verd Paradís - en 1981. Combien de fois Max Rouquette ne s’est-il pas insurgé contre cet ostracisme qui frappe toute une partie de la création parce qu’elle n’a pas choisi une langue officielle ! Et pourtant, ces traductions avaient révélé au grand public cultivé la beauté de l’univers littéraire rouquettien.

Cet univers, depuis lors, suscité de nombreuses études, dont on trouvera ci-dessous un relevé sommaire. Mais c’est l’oeuvre elle-même dont je ne saurais trop conseiller la lecture.

Et d’abord peut-être les proses des six volumes de Verd Paradís, titre à double sens : le paradis enchanteur de l’enfance tel qu’il apparaît dans un poème célèbre de Baudelaire, un univers, disait Max Rouquette, « d’une beauté à vous couper le souffle », mais aussi un monde d’une terrible cruauté. Chaque volume rassemble des textes en prose - prose poétique souvent - de genres divers : contes, chroniques d’une communauté villageoise du siècle derner, portraits, récits d’enfance d’inspiration autobiographique, méditations poétiques... De ces six volumes, c’est surtout les deux premiers qui ont été lus et médités. On y retrouve ces paysages de garrigues et de vignes écrasés de soleil

Alentorn la tèrra cremava e las vinhas mandavan al cèl de fuòc de braces suplicants

[Tout autour la terre brûlait et les vignes tendaient vers le ciel de feu des bras suppliants]

que les enfants ont quittés pour entrer dans le jardin mystérieux qui enserre la source sur le miroir de laquelle ils voient leur reflet :

E nòstra cara que montava de la fonsor tenebrosa del miralh, e que sempre se sarrava de nòstra boca quand nos baissàvem per beure, coma per nos potonejar. E sa boca èra de gèl coma se l’ivèrn fugissent davant la calorassa s’èra retirat e rescondut dins las espelugas de la montanha e que foguèsse aquí que nos esperèsse. N’aviam un fremin dins l’esquina e ne tressalissiam longtemps. L’òrt èra aclapat de silenci. L’aiga èra muda.

[Et notre visage qui montait de la profondeur ténébreuse du miroir, et qui toujours s’approchait de notre bouche quand nous nous penchions pour boire, comme pour nous donner des baisers. Et sa bouche était de gel comme si l’hiver fuyant devant la canicule estivale s’était retiré et caché dans les grottes de la montagne et qu’il soit là, à nous attendre. Nous en avions un frisson dans le dos et en tressaillions longtemps. Le jardin était accablé de silence. L’eau était muette.]

(Verd Paradís I, « Font de Guisard).

On ne redira jamais assez le caractère universel de cette écriture qui est tout sauf enfermée dans le régionalisme étroit et le pittoresque réducteur.

(...)

Il y a le théâtre, notamment cette Medèlha / Médée, dont le texte occitan a été réédité en 2004 chez Fédérop, et qui a été montée plusieurs fois récemment avec des mises en scène très diverses dont la plus récente de Jean-Louis Martinelli avec une troupe de comédiens burkinabés en 2003. Max Rouquette lui-même présentait ainsi la genèse de sa version du drame dont Euripide fut le premier auteur :

Alors, Médée, l’exilée trahie, deviendra l’héroïne trop humaine d’un crime passionnel.

J’ai souvent rêvé en suivant la route qui, de la Boissière, descend sur Aniane, à un théâtre pour les gens de la contrée, simple et, peut-être, pas tellement onéreux. Il est déjà prêt : la terre, le ciel, les rochers, un ruisseau, l’ont dessiné. Nous n’aurions qu’à le faire théâtre. Il fait penser à ceux de la Grèce. Le ruisseau, sec l’été, entoure aux trois quarts, dans son cours sinueux, un relief qu’il serait vite fait d’aplanir et qui serait la scène. Pour les spectateurs, la pente de la colline, raide, qui encercle à demi le ruisseau courbe.

On peut couper les chênes verts ; on peut disposer des dalles, les lauses, ici, ne manquent pas. Les gens s’assiéraient sur les pierres, les rochers, la terre, sur leurs vestes ou des coussins.

Mais ce n’est peut-être qu’un beau songe.

Et la pièce ? La pièce serait à l’image de ce théâtre, dans son esprit, pierreux, brutal, dur, sans ornements, mais parfois avec lampleur du vent, de la chaleur, de l’air, du ciel, de la nuit ; et aurait pourtant les reflets et les significations de la vie, de ses tourments, des tempêtes, des songes et de la souffrance de tout homme, dans tous les temps.

Il faut relire les poèmes aussi que des générations d’occitanistes ont appris par coeur. Beauté des images, limpidité de l’expression, aucune recherche d’hermétisme... et pourtant ces poèmes ouvrent sur l’infini du rêve, à partir souvent des plus humbles choses, herbes ou bêtes. En ce moment douloureux, on relit encore avec émotion cette strophe d’un poème de 1937 « Camin vièlh » [vieux chemin] :

Devers lo sòmi dau ciprès,

ò camin d’autres còps, escalas

amb la suavor de los qu’a pres

l’ombra de la mòrt, e te calas...

(Saumes dau matin, 1937, repris en 1984 dans Les psaumes de la nuit, bil., éd. Obsidiane).

[Vers le songe du cyprès, / chemin d’autrefois, tu montes / dans la douceur de ceux qu’a pris / l’ombre de la mort, et tu te tais].

Et malgré la douleur de l’absence qui hantait tant l’oeuvre de Max Rouquette et qui nous frappe aujourd’hui, on a envie, comme lui qui avait pourtant de la souffrance humaine donné une si impitoyable et fraternelle peinture, de regarder vers l’été et vers la vie qu’il aimait tant : Per de que l’aurem dich / l’estiu serà mai bèl, répétait l’auteur dans un poème du recueil Lo maucòr de l’unicòrn, Domens, Pézenas, 2000.

Et on lui doit d’avoir, grâce à l’univers de rêves qu’il a construit pour nous, montré la résistance obstinée de cette langue qu’il aimait tant et dans laquelle il décida d’écrire, comme il se plaît à le conter dans un récit fondateur, le jour même de son enfance où il entendit son père réciter des vers de Mistral.

Laissons donc, encore une fois, la parole au lucide bâtisseur de rêves :

Bastiguèt de paraulas una paret granda per se despartir dau mond escur.

De paraulas sens trelutz ni rebats, de paraulas de cada jorn amb son pes de causas.

E per de qu’avián pas que lo rebat de las causas, pas lo sieu, aquí que se faguèt lo miracle.

E la font dau dedins se tornèt metre a rajar e son murmurejar leugièr venguèt un cant.

Lo cant dau grilh que vai a las estèlas. (Lo maucòr de l’unicòrn/ Le tourment de la licorne).

[Il bâtit de paroles un grand mur pour se séparer du monde obscur. / De paroles sans éclat ni reflets, des paroles de chaque jour avec leur poids de choses. / Et parce qu’elles n’avaient que le reflet des choses, non le sien, voici que se fit le miracle. / Et la source intérieure se remit à couler, et son murmure léger devint un chant. / Le chant du grillon qui va jusqu’aux étoiles.

Bibliographie :

CRDP Montpellier, allée de la Citadelle 34064 montpellier cédex 2

Domens- 34 Pézenas

Fédérop, le Pont du Rôle 24680 Gardonne

IEO-IDECO BP6 81700 Puylaurens-Jorn, 38, rue de la Dysse, 34150 Montpeyroux

Trabucaire, 2, carrer Jouy d’Arnaud 66140 Canet de Rossello.

On pourra écouter la voix de l’auteur lui-même dans :

Max Rouquette, “Trésors d’Occitanie”, Aura Productions, Montpellier (CD : textes lus par l’auteur).

Etudes critiques :

« Max Rouquette », Sud (Marseille, 91, 1990 ; études, analyses et deux très belles proses traduites en français : Le vin herbé ; Cuneo’s guard) ;

Max Rouquette, Montpellier, Climats, 1993 (choix de témoignages) ;

Max Rouquette (actes du colloque de Montpellier), Montpellier, SFAIEO, 1994 (études, bibliographie très complète, album photographique) ;

Anthologie bilingue, Montpellier, CRDP, 1996 (textes traduits en français par Roland Pécout).

Max Rouquette ou la tentation théâtrale, Auteurs en scène, Montpellier, Théâtre des Treize Vents et Presses du Languedoc, 1996.

Marie-Jeanne Verny

Université Paul Valéry, Montpellier.

 

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